Tunisie : Retour sur limogeage d’Abdeljalil Ben Salem, ministre des affaires religieuses, entre la discipline de groupe et la liberté individuelle

 
Abdeljalil Ben Salem, ministre des affaires religieuses, que le chef du gouvernement Youssef Chahed à  débarqué suite à ses propos acides contre la doctrine wahhabite saoudienne et ses liens directs avec le terrorisme islamiste, aurait dû prêter une oreille plus attentive à la formule martiale, lourde de sens et de signification, devenue citation célèbre, de Jean Pierre Chevènement. En effet, celui-ci, alors ministre français de la recherche et de l’industrie, a assené en Mars 1983, sur le ton de la boutade et de la colère: « Un ministre, ça ferme sa gueule, et si ça veut l’ouvrir, ça démissionne. » Joignant l’acte à la parole, il a présenté sa démission pour protester contre la « parenthèse libérale » décidée par le gouvernement, supposé de gauche, exprimant ainsi son désaccord avec la méthode et la conception de l’action gouvernementale.

Le cas du ministre des affaires religieuses n’est pas similaire. Les deux affaires sont certes fort différentes en termes d’impact et d’enjeu, mais le motif déclencheur et la portée symbolique sont les mêmes. Les deux ont brandi un jugement, considéré comme une entorse à l’esprit de groupe et à l’unité gouvernementale. Jean Pierre Chevènement a démissionné avant de parler etAbdeljalil Ben Salem a parlé avant d’être évincé. Le premier a ménagé la cohésion gouvernementale et le deuxième a fait cavalier seul sur un sujet tabou, du moins au sommet de l’Etat, à savoir l’Arabie Saoudite, son régime despotique et son idéologie wahhabite radicale et obscurantiste.  Une ligne rouge à ne pas franchir sinon à ses risques et périls.

Tout compte fait, Abdeljalil Ben Salem n’a dressé qu’un constat cinglant de vérité, presque une tautologie tant il est établi que le terrorisme islamiste est l’enfant incestueux de la doctrine wahhabite et de la manne pétrolière, un bâtard dont Riadh est la mère génétique. Pire encore, le ministre des affaires religieuses n’est pas coupable d’avoir critiqué, de vive voix et avec virulence l’Arabie Saoudite, mais d’avoir répété à l’hémicycle, devant les élus de la nation, les propos qu’il a tenus à l’adresse de l’ambassadeur saoudien. En tout état de cause, limogeage ou non, la balle est déjà partie et le mal, si mal il y a, est déjà fait dès lors qu’Abdeljalil Ben Salem a déjà fait connaitre sa position à ses interlocuteurs saoudiens.

A-t-il raison ou tort d’avoir dévoilé la teneur de ses entretiens ?! Et c’est là le nœud de l’affaire.

En tout cas, même s’il n’en avait pas parlé à l’ARP, il aurait été de toute façon limogé. Riadh, à travers son ambassadeur, l’aurait immanquablement exigé et Tunis, lequel, en éternel laquais de la monarchie féodale saoudienne, se serait vite exécuté. Désormais, Abdeljalil Ben Salem est sur la liste noire, sa tête est demandée. Et s’il compte un jour s’acquitter de son devoir de pèlerinage, grand ou petit, Hadj ou Oumra, il peut d’ores et déjà mettre une croix sur son projet. Jamais il n’aura de visa pour exercer son droit de visiter les lieux saints.

Personne n’a vu l’Arabie Saoudite ne serait-ce que sourciller quand certains de ses ténébreux prédicateurs insultaient les tunisiens, les tunisiennes en particulier, quand certains de ses ignares plumitifs descendaient la révolution tunisienne. Riadh s’en fichait, se souciant comme d’une guigne que Tunis s’en offusque ou non ! Quand le Chef d’Etat ou de Gouvernement de la Tunisie n’osait pas piper un traitre mot, devant le roi, sur l’extradition du dictateur déchu, Ben Ali, choyé et protégé par l’Arabie Saoudite, il serait malvenu, voire même grotesque, de parler des constantes de la diplomatie tunisienne et des attributs de la souveraineté nationale.

Selon le communiqué de la Kasbah, Abdeljalil Ben Salem est démis de ses fonctions pour avoir porté atteinte aux principes de la diplomatie tunisienne et aux relations avec un pays frère. Soit ! Et la Syrie n’est-il pas un pays frère, et les principes de la diplomatie tunisienne n’ont pas été bafoués quand le président sortant, Moncef Marzouki, ne ratait aucune occasion pour lyncher Damas et insulter son président ?! Où était cette échelle de valeurs quand le même Moncef Marzouki épinglait la monarchie marocaine d’une façon impudente ?! Quand des ministres tunisiens évoquent la Libye en des termes peu diplomatiques, frisant l’offense, l’Exécutif fait la sourde oreille et passe sous silence. Quand des hommes politiques, au pouvoir comme à l’opposition, épinglent l’Algérie avec des mots au vitriol, le gouvernement n’a cure des constantes de la diplomatie tunisienne. En principe, celles-ci sont au-dessus de tout. On tranche le cou à la tête du client, c’est le cas de le dire. Deux poids, deux mesures !

Quand Youssef Chahed décapite son ministre pour avoir « commis » un crime de lèse-majesté pour plaire à une sombre autocratie moyenâgeuse, royaume argentier du terrorisme islamiste mondial, quel message lance-t-il ?! La Tunisie sacrifie ses enfants sur l’autel de sa soumission à un pays soi-disant frère, qui plus est ne lui a pas tendu la main dans ses moments de crise et de chaos socioéconomique. De quelle fraternité parle-t-on ?!L’Arabie Saoudite n’est ni pays frère ni ami. L’amitié ou la fraternité n’est pas une question de culture, de langue et de religion, c’est avant tout un sentiment de solidarité et de complicité, dans le meilleur comme dans le pire.

Il y en a même qui ont osé un argument sulfureux, comme quoi les propos d’Abdeljalil Ben Salem portent atteinte à la sécurité nationale. Ce qui est en soi une insulte aux gardiens de la sécurité nationale dans ce sens que celle-ci est à ce point fragile qu’une simple déclaration, qui est en plus d’une insolente vérité, soit en mesure de l’imploser. On aurait dit qu’Abdeljalil Ben Salem a dévoilé un secret d’Etat jalousement gardé et protégé. A la décharge de ce dernier qu’il n’est pas vraiment un homme politique et qu’il a cru bien faire de dire tout haut, de vive voix, ce que tout le gouvernement et toute la Tunisie pensent tout bas, évitant de provoquer le courroux d’une insondable monarchie.

Peut-être qu’Abdeljalil Ben Salem aurait dû brailler, sur tous les toits,  que l’Arabie Saoudite est un modèle de démocratie, de modernité et de citoyenneté et qu’à Riadh l’élite saoudienne a gravi les sommets de la liberté d’opinion et d’expression. L’erreur d’Abdeljalil Ben Salem n’est pas sa réflexion, pertinente et juste n’en déplaise à ses détracteurs, mais son ignorance qu’il fait partie d’un gouvernement larbin de Riadh.L’erreur d’Abdeljalil Ben Salem est de se comporter en homme, en penseur libre, au lieu d’agir en ministre dans un gouvernement qui adore se cacher derrière l’écran de fumée des principes diplomatiques.

Nul doute que les propos d’Abdeljalil Ben Salem s’écartent de la ligne diplomatique mais la sanction, immédiate et fracassante, est disproportionnée. Un rappel à l’ordre, accompagné d’un communiqué, aurait suffi. Dans nombreux cas, à travers le monde, on sort souvent la parade « les propos incriminés n’engage de leur auteur et non le gouvernement« , et on s’arrête là. Non, les barons du pouvoir politique en Tunisie, en envoyant le ministre des affaires religieuses aux gémonies, ont cherché à en faire un exemple. Désormais, quiconque, à la Kasbah, au Bardo ou à Carthage, risquerait un mot déplacé, même accablant de vérité, sur les monarchies du Golfe, il saurait à quoi s’en tenir. On n’est pas sorti de l’auberge de la censure et du bannissement. Le tristement célèbre et non moins fantasque Moncef Marzouki n’a-t-il pas, sans en éprouver le moindre scrupule, mis en garde tout tunisien osant nourrir des velléités d’égratigner le monarque qatari et levé le couperet de la justice pour en décapiter les coupables présumés ?! Comme quoi, les roitelets du Golfe sont des lignes rouges !!
Au-delà de la destitution d’Abdeljalil Ben Salem ou de la vérité sur le lien organique entre l’école wahhabite et la mouvance terroriste islamiste que l’Arabie Saoudite n’a jamais cessé d’alimenter, se pose la question problématique liée au conflit politique, moral et intellectuel entre la « pensée unique » gouvernementale et la liberté d’opinion et d’expression d’un ministre. Parler d’une seule voix et s’inscrire dans une discipline de groupe ou conserver le périmètre de son libre arbitre et de sa libre pensée. S’inscrire dans la moule gouvernementale ou faire part de son indépendance intellectuelle et politique ?! Abdeljalil Ben Salem a compris le dilemme malheureusement à ses dépens.
Brimer la liberté individuelle au nom de la cohésion de groupe ou se prévaloir de l’unité sacrée pour casser un membre dudit groupe ? Sanctionner un homme ou sa pensée ou les deux à la fois ?! En tout cas, la sortie médiatique d’Abdeljalil Ben Salem, montre tout au moins le manque d’autorité de Youssef Chahed et l’hétérogénéité politique de son gouvernement.Pour paraphraser Jean Pierre Chevènement : « Un ministre, ça ferme sa gueule, et si ça veut l’ouvrir, ça se casse les reins. »Typiquement tunisien !
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