Récit autour du phénomène migra-toire : La Réfugiée ou Lotus au pays du Lys d’Hédi Bouraoui

Hédi Bouraoui, canado-franco-tunisien d’expression française, sfaxien d’origine, chantre de la créativité-critique, de la paix, du dia-logue, de l’humanisme moderne et du transculturalisme, publia un nar-ratoème (poème narratif ou récit poétique), en 2012, à Toronto au Canada. Cette œuvre fut reprise, en novembre 2016, dans une sédui-sante présentation conçue par les éditions françaises Nicole VAIL-LANT, à Antibes (ISBN : 978-2-916986-99-9), 200 pages. La pre-mière page de couverture fut réalisée à partir d’un tableau de l’artiste contemporain africain KITA et la postface rédigée par le neurobiolo-giste et philosophe Georges CHAPOUTHIER-FRIEDENKRAFT. Le titre fait écho à l’actualité médiatique et s’inscrit dans le cadre des préoccupations sociopolitiques contemporaines qui concernent la ré-surgence des vagues d’immigrations survenues ces dernières années. Par ailleurs, le style singulier employé, de nature suggestive, joue sur les noms des personnages comme Lotus, symbole du Bouddhisme, ou Jasmin, fleur emblématique de la Tunisie. Les récits sur la migration Les conditions de vie inacceptables et insoutenables, en raison du non respect des droits fondamentaux de l’Homme, poussent de plus en plus de gens à l’exil dans l’espoir de trouver une vie meilleure ailleurs. La préoccupation du phénomène migratoire fut longtemps mineure et marginale dans la littérature française, y compris dans la littérature francophone, et même au Canada où la problématique existe pourtant depuis 1867 et où la politique fédérale multiculturelle tient compte du phénomène d’intégration depuis 1947. Il faut attendre les années soixante-dix, voire quatre-vingts, avant de voir surgir des œuvres in-tégrant ce thème de manière croissante et importante : Jacques Pré-vert (Grand bal du printemps, 1951), Romain Gary (La Promesse de l’aube, 1960), Michel Tournier (La Goutte d’or, 1985), Tahar Ben Jelloun (Partir, 1990), Henri Troyat (Aliocha, 1991), Fatou Diome (Le Ventre de l’Atlantique, 2003), Olivier Poivre d’Arvor (Le Voyage du fils, 2008). À présent l’immigration devient une thématique qui envahit les rayons des romans des librairies et qui s’infiltre également au niveau de la lit-térature de jeunesse depuis ces quinze dernières années. L’originalité d’Hédi Bouraoui réside dans les aspects positifs et la mé-canique du phénomène en analysant le parcours des différents per-sonnages aux surnoms de fleurs : Lotus, Jasmin, Cactus… Si beaucoup de récits centrent le débat sur la victimisation et la soumission des ré-fugiés, Hédi Bouraoui les présente au contraire comme les acteurs de leur reconstruction et soulève ainsi la question de leur insertion pro-fessionnelle, linguistique et culturelle. Les échos médiatiques Or, actuellement, le sujet devient de plus en plus polémique en raison de la crise économico-politique où tolérance, dialogue, altérité, res-pect, diversité sont bousculés parce que les émigrants sont perçus comme un poids pour les pays et les sociétés accueillants. La peur d’autrui reprend le dessus au rythme de l’argument de préférence na-tionale relayée par la médiatisation et la surinformation qui font da-vantage échos aux situations négatives qu’aux effets prometteurs du phénomène migratoire. Les facteurs des flux de populations obligées de quitter leurs terres originelles sont variés : économiques, politiques, religieux, culturels ou sociaux. Depuis la Seconde Guerre mondiale, une nouvelle crise migratoire s’installe. Elle commença au début du XXIe siècle (Calais, Lesbos…) et semble se poursuivre durablement avec même des pics spectaculaires jamais enregistrés depuis 2015 au point que le phéno-mène envahit les mass-media à coups d’articles informatifs et d’émissions présentant les dernières études sur la crise européenne généralisée que personne ne sait véritablement gérer. Certes, les aspects négatifs sont indéniables tant du côté du migrant que du pays accueillant provisoirement ou définitivement l’immigré. Mais, dans cette jungle assourdissante et pessimiste, se trouvent quelques sonorités plus mesurées et tranquillisantes qui, sans appor-ter de réponse au réel problème, ont l’avantage de présenter les pos-sibles bienfaits d’une intégration même « forcée » par le destin. À travers une histoire où se croisent, se mêlent et s’entremêlent les des-tins fictifs de nombreuses fleurs, qui font référence à des vies hu-maines ancrées dans la réalité, l’auteur met aussi l’accent sur les stra-tégies opérées pour esquiver les surveillances des autorités où la « Li-berté de pensée » (p. 33) est traquée et pour survivre en milieu hos-tile « pour ne pas mourir ! » (p. 34). L’intégration positive À travers une histoire qui pourrait être caractérisée de conte merveil-leux, le poète Hédi Bouraoui raconte l’histoire de la Laotienne DorBoa. Née à Luang Prabang, assez tôt orpheline de mère, elle est envoyée, avec sa sœur Cactus, chez une Tante divorcée pouvant à peine nourrir ses propres enfants. DorBoa est bonne élève, apprend le français et réussit un concours qui lui permet de séjourner à Montpellier pour un voyage d’étude à durée limitée. Pendant ce temps son pays natal tombe « aux mains communistes » (p. 30) et respire au rythme des incertitudes et des retournements politiques. Son retour est donc difficile pour la jeune fleur qui travaille dans l’administration mais qui en vient à vouloir fuir son pays à cause de l’insécurité qui y règne. Commence pour elle un périple épique de plu-sieurs mois qui la conduit de camp en camp, embarquant sur une « pi-rogue d’occasion » (p. 37), subissant les exigences financières des « Passeurs » (p. 37). Elle part ainsi du Laos, traverse le Viêt Nam où les nouveaux arrivants meurent souvent de faim et atterrit en France l’année « où le mur de Berlin s’écroule » (p. 42). À Paris, certains membres de sa famille y résident et l’aident. Des cousines s’expatrient en même temps mais optent pour les USA comme destination finale (p. 43). Vient pour elle le temps de se reconstruire en s’inscrivant à Pôle emploi, en devenant serveuse, le temps de s’adapter aux « nou-velles habitudes » (p. 46). Trois ans au moins lui sont nécessaires. Le parcours de son intégration progressive (positive) est ainsi retracé tout comme son intérêt passager pour la politique de VerboZéro, un homme politique en qui elle fonde l’espoir qu’il la sortira « de la mi-sère » (p. 76). Ainsi l’auteur réhabilite et change la vision trop souvent péjorative que les gens se font des immigrés. Ce narratoème fait écho à l’actualité et positive les rapports entre accueillants et accueillis. DorBoa parvient à s’intégrer dans son pays d’accueil et ne vit pas aux dépends de la société dont elle adopte la langue, les valeurs et la cul-ture tout en ne reniant jamais ses origines. L’expérience du transculturalisme Hédi Bouraoui, par ailleurs auteur du Transculturalisme : Éloge du no-madisme (2005), composa La Réfugiée dans l’optique de parler de l’immigration, d’où le titre La Réfugiée, sur fond de transculturalisme et d’allégorie de la transplantation sans doute imités de son roman-poème Bangkok blues (1994). DorBoa croise la route d’un autre émigré, Jasmin, « son voisin » (p. 51), originaire de l’île tunisienne de Djerba, qui choisit d’aller ensuite au Canada d’où il lui téléphone (p. 89) parfois et où elle l’appelle (p. 155) aussi. Ils sont issus de deux cultures distinctes et tentent de s’adapter à une troisième, ce qui n’est pas toujours facile, avant de prendre des chemins divergents. L’amitié entre les deux personnages, une Laotienne et un Maghrébin, met l’accent sur la fraternité, la com-préhension entre les peuples et l’adaptation à un autre pays. Malgré quelques heurts dans leur relation, le « miracle de l’AmiAmour inven-tif » (p. 167) les rassemble. Ce concept bouraouïen est une sorte de « bien-être mariant amour et amitié / Pas très connu de grand monde et / Quand il est découvert joie / harmonie / Personne ne s’en rassa-sie » (p. 168). Par ailleurs, les deux mots, « amitié » et « amour », reviennent des dizaines de fois dans le narratoème comme pour mon-trer l’importance qu’ils revêtent. L’une des amies de DorBoa, Dor Eung, surnommée Orchidée, restée au Laos, connait un sort malheureux à cause d’un père qui lui impose un mariage. Avec elle, entre autres, s’ouvre tout un réseau de réfé-rences et de scintillements poétiques, à la manière du narratoème dé-fini par Hédi Bouraoui comme une « narration scintillante de poésie » (p. 9). L’orchidée renvoie à la ville laotienne de Vientiane où s’épanouit, non loin de la frontière Thaïlandaise, la biodiversité sau-vage et libre de cette plante aux multiples variétés car l’orchidée est l’une des herbacées les plus diversifiées au monde et rappelle ainsi la notion du transculturalisme. Quant à DorBoa, le nom signifie Fleur de Lotus en Laotien et évoque évidemment le culte de Bouddha. Et Jas-min, l’ami pour la vie, l’une des fleurs les plus odorantes qui soit, est porteur de tout un symbole pour les tunisiens. Les exemples sont évi-demment innombrables dans le livre qui propose différents niveaux de compréhension sémantiques, symboliques, poétiques, sociopolitiques. La Réfugiée sous titrée « Lotus au pays du Lys » n’est donc pas sans évoquer une sorte de récit allégorique à la manière du Li Roumanz de la rose (1230/1275) de Guillaume de Lorris et Jean de Meung où le vocabulaire horticole est présent. L’auteur utilise ce procédé pour sur-prendre le lecteur et le plonger dans le jardin d’un monde triangulaire (Asie – Europe – Amérique) où les transplantations végétales rappel-lent le transculturalisme bouraouïen. Pour finir, le livre est écrit par un citoyen du monde qui a également connu diverses cultures en les intégrant, les adaptant et les adop-tant : sa Tunisie natale, la France où il étudia, les USA où il finit ses études et le Canada où il travailla. Son point de vue est donc d’abord lié à son parcours ; il provient ensuite d’exemples pris dans la réalité historique comme le flot d’exilés venant du Laos, survenu entre 1975 et 1990, à la suite de l’arrivée au pouvoir du Communisme ; il pro-vient enfin des évènements quotidiens de ces derniers temps. Hédi Bouraoui exemplifie non seulement les tribulations des popula-tions obligées de s’exiler mais aussi les intégrations réussies (c’est-à-dire progressistes ou positives) non sans difficultés cependant. Il évoque métaphoriquement, dans le narratoème, ce phénomène avec le fait d’assimiler « [l]a langue et [l]es parfums du pays du Lys » (p. 43). Un bel ouvrage qui ne manquera pas de charmer les lecteurs pour son style à la fois léger et grave, fleuri et dur, et pour les échos que la fic-tion entretient avec la réalité. Frédéric-Gaël THEURIAU Université François-Rabelais de Tours

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