John Kerry : la v

 Par Hédi Ben Abbes 

Jamais, depuis 1948, date à laquelle l’Etat d’Israël a été créé, un responsable américain en exercice n’a tenu un discours d’une telle acuité et d’une telle force.

Mercredi 28 décembre, à 18h GMT, le Secrétaire d’Etat américain, John Kerry, a prononcé une allocution de 70 minutes, consacrée exclusivement aux conditions de paix entre Palestiniens et Israéliens. Ce discours est extrêmement frappant et restera dans l’Histoire, tant par sa forme que par sa substance.

S’agissant de la forme, c’est un discours écrit dans un anglais d’excellente facture suivant un plan en 4 parties. D’un côté, les souffrances et les préoccupations des Palestiniens et de l’autre, celles des Israéliens, veillant à observer dans chaque cas, une sorte de symétrie qui met de fait, l’occupant et l’occupé sur le même pied d’égalité. Deuxièmement, la dangerosité qu’implique le statu quo actuel. Troisièmement, les solutions en 6 points à adopter pour installer une paix durable. Enfin, les perspectives d’une nouvelle carte du Proche-Orient et les avantages qu’entraînerait une paix négociée et durable.

Un plan soutenu par des faits, irréfutables, des citations et un rappel constant du droit international et de la légitimité, qu’elle soit israélienne ou palestinienne.

Il est important de noter que dans ce discours, des occurrences sont utilisées de manière emphatique visant à ne jamais perde de vue les enjeux du conflit actuel. A savoir, par ordre d’importance : paix (60 fois), sécurité (54),colonies (43), colons (8), deux Etats (33), violence (24), occupation (18), terrorisme et terroriste (14), un seul Etat (9).

Plusieurs de ces occurrences sont répétées sous d’autres formes. De nombreuses autres expressions telles que, vérité embarrassante, dure vérité, dure réalité ou encore, l’expression « dans les faits » (on the ground), sont utilisées de manière intempestive pour marquer le discours en martelant à plusieurs reprises les mêmes idées.

Qu’y a-t-il d’exceptionnel dans la forme de ce discours ? Les habitués de la rhétorique diplomatique savent à quel point il est important d’user d’euphémismes, de demi-mots, de non-dit, de sens en filigrane et de polysémie pour laisser ouvert le champ de l’interprétation et, de ce fait, donner l’occasion à l’orateur, le cas échéant, de se rattraper en cas de polémique, soit en réfutant le sens objet de la polémique, soit en donnant un sens nouveau à ses mots. L’essentiel, c’est de se ménager des portes de sortie en cas de mise en difficulté.
Or, dans la forme, le discours de John Kerry est direct, explicite, factuel, laissant très peu de marge à l’interprétation et produisant un effet de « mise en demeure » pour les parties concernées.

Toujours sur le plan de la rhétorique, plusieurs « mots tabous » ont été utilisés, et de la manière la plus explicite qui soit. Colonisation, colonies, colons, droit international, occupation, grand Israël, un seul Etat, antisémitisme, etc. Des mots et des expressions que la propagande israélienne a, durant des années, tout fait pour bannir de la plume des journalistes et des politiques dès qu’il est question du conflit israélo-palestinien. Non seulement M. Kerry a osé utiliser ces vocables mais il les a même utilisés dans différentes acceptions ; juridique, politique ou humaniste (les valeurs), histoire de rappeler à l’opinion publique américaine et israélienne que le travail de détournement et de censure ne mène nulle part. Que la vérité, même embarrassante « uncomfortable truth », « the hard truth », doit être dite et que ces mots doivent retrouver leurs sens premier.

Ce choix délibéré, celui d’user de ce type de vocabulaire, fait réellement mal à tous les imposteurs de la propagande israélienne qui déploient souvent beaucoup d’efforts pour vider les mots de leur sens premier et ainsi imposer une lecture erronée d’une réalité, pourtant, tangible. Raison pour laquelle, l’expression « on the ground », qui s’entend dans le discours du Secrétaire d’Etat comme « dans les faits », rappelle à l’opinion internationale le fossé qui sépare le discours officiel israélien et la politique menée dans la réalité quotidienne. Rappeler le sens des mots, devient dans ce cas un rappel des faits, une démystification de la stratégie du story-telling que sous-tend constamment la propagande israélienne quand celle-ci se déploie dans de nombreux médias internationaux.

Ce choix d’utiliser un vocabulaire non dissimulé, fixé dans un style direct et sans ambiguïté, vise à mettre en exergue des vérités qui font mal et, par conséquent, à mettre toutes les parties devant leurs responsabilités. Comme le précise J. Kerry lui-même, un discours ne pourra jamais à lui seul changer la réalité géopolitique de la région mais il a le mérite d’être le lieu du dévoilement qui transgresse et démystifie certains tabous. Rien ne peut faire davantage mal aux fanatiques des deux bords que de défaire leur rhétorique en rétablissant le sens des mots par un simple rappel des faits.

Et, de ce point de vue, le discours de John Kerry est un chef-d’œuvre. La colonisation, c’est la colonisation, avec tout ce qu’elle comporte d’illégalité, d’injustice, de souffrance et d’abus en tous genres. L’occupation, c’est l’occupation, elle ne peut être à géométrie variable en fonction du peuple qui la subit ! Elle est condamnable selon tous les critères, partout dans le monde et de tout temps ! Le dire, c’est rétablir l’ordre du monde inscrit dans la Charte des Nations-Unies depuis 1945.

Ce rappel ne manque pas de pertinence. Non seulement, il est étayé par des faits historiques mais également, il anticipe la réaction ou la stratégie de « riposte » dont sont coutumiers les Israéliens. En effet, toujours dans cette stratégie discursive – qui consiste à désarmer sa cible avant même qu’elle ne prépare sa riposte -, J. Kerry anticipe, en disant que ceux qui n’apprécient pas de telles vérités risquent d’accuser l’orateur d’être « anti-Israël », voire, «antisémite ». Or, le Secrétaire d’Etat précise d’emblée qu’une telle riposte ne peut masquer la vérité et qu’elle ne peut en aucun cas s’appliquer à lui, compte tenu de sa relation personnelle avec Israël et de celle de son pays, ami et allié depuis 70 ans.

On peut donc dire que sur le plan formel, l’allocution de J. Kerry est sans précédent. Il rompt de manière franche et directe avec la langue de bois des discours officiels de la diplomatie américaineexprimés depuis 1948concernant une paix tant désirée par tous au Proche-Orient. De ce point de vue, une véritable rupture paradigmatique vient d’être opérée et ce, quelle que soit l’issue de cette énième initiative de « paix » entre Palestiniens et Israéliens.

Les autres éléments discursifs restent cependant conformes à la ligne américaine habituelle. A savoir, une certaine symétrie, qui consiste à mettre sur le même plan, le bourreau et la victime, voire comme dirait Edward Said « blaming the victims » ! Allant jusqu’à inverser le sens de certains mots. Puisqu’on substitue la notion de résistance d’un peuple spolié par le mot terrorisme. On met alors sur le même pied d’égalité la violence par armes blanches ou par jet de pierres et celle des bombes au phosphore faisant des milliers de victimes. On parle de la menace des roquettes Katyucha et on oublie la puissance nucléaire. On use de la même rhétorique pour imputer la responsabilité de manière égale entre les deux parties sans discernement. Mais malgré ces quelques figures de style d’usage, ce discours est révolutionnaire par son contenu aussi.

Son allocution se résume en un rappel de l’application du droit international et des résolutions adoptées par le Conseil de sécurité des Nations-Unies, ainsi que de la nécessité de les respecter. Il rappelle aussi les Accords d’Oslo, cités deux fois dans son texte, et principalement le cadre juridique dans lequel doit s’inscrire toute solution négociée. Le rappel des frontières de 1967, les résolutions 242 et 181 ne laissent aucune ambiguïté concernant le cadre de cette négociation. Les 6 points énumérés et expliqués reprennent toutes les pierres d’achoppement qui entravent constamment la marche vers la paix.

J. Kerry a donc osé franchir le Rubicon en rappelant les engagements des Israéliens et en mettant le doigt sur le véritable obstacle pour une paix négociée. La contradiction permanente et entretenue entre un agenda politique et un agenda idéologique ! C’est là où son discours détonne singulièrement. C’est en soulignant clairement la dimension idéologique de la politique de l’extrême droite israélienne qui ne veut pas, et en aucune manière,s’accommoder du droit international. Il remet en question l’Etat de droit dont les Israéliens se prévalent comme argument face à « cette horde de dictateurs et de terroristes qui les encerclent dans la région », comme le dit la propagande israélienne. Encore une démystification qui met à mal la stratégie de propagande de l’Etat hébreu.

En seulement 6 points, une feuille de route est mise en place, un cadre juridique, un cadre politique, des valeurs et les retombées positives d’une telle démarche. La face du Proche-Orient ne peut que changer ! Arabes, Israéliens, Européens et Américains sont mis face à leurs responsabilités devant la vérité vraie « naked truth » : l’occupation est le plus grand obstacle à la paix. Les colons avec leur agenda idéologique, sont les pourfendeurs de la paix dans la région, voire, dans le monde : « They believe in one State: greater Israel ». Identifier le mal est une étape nécessaire à la conception du remède. Le dire aussi explicitement, c’est courageux et c’est le seul moyen de servir la cause de la paix. En somme, à travers ce discours en forme de testament, J. Kerry veut mettre tout le monde au pied du mur, l’opinion américaine et la nouvelle administration à venir (Trump), tout comme la communauté internationale dans son ensemble. Il le fait à partir d’un indéfectible engagement envers Israël et d’une compréhension profonde de la situation dans la région. Il le fait aussi après le terrible constat d’échec de la politique israélienne dans sa gestion de la question palestinienne et dans sa politique du fait accompli. J. Kerry anticipe ainsi les conséquences dévastatrices de cette politique sur Israël d’abord, et sur toute la région, sans oublier les intérêts vitaux américains. 

La violente réaction de l’extrême droite israélienne est inversement proportionnelle à la pertinence des propos de J. Kerry. De l’autre côté du spectre, les Arabes vont aussi échafauder les classiques théories de complot et dénoncer « une nouvelle manœuvre américaine » pour rejeter avec la même violence, ce discours de vérité. Comme les extrémistes israéliens, nombreux sont ceux parmi les Arabes qui sont en faveur du statu quo qui nourrit toutes les haines et qui, si l’on n’y prend garde, justifie toutes les causes, y compris les plus violentes et les plus obscures.

Si le discours de J. Kerry ne peut à lui seul changer la donne au Proche-Orient, il a le mérite de créer un précédent que tout le monde ne manquera pas d’évoquer à la prochaine guerre dans la région. Et pourtant, la solution de deux Etats viables, vivant en bonne intelligence, qui mettrait fin à 70 ans de guerre et d’ignominies, cet espoir de paix tant souhaité, n’est pas un vœu pieux, si toutefois on accepte de sortir de la logique idéologique pour ne s’en tenir qu’à la logique politique.

Le Secrétaire d’Etat américain finit par entrevoir la nouvelle configuration du monde si une telle paix se réalise. Il souligne également, la bonne volonté des Etats arabes – rarement évoquée dans les discours officiels – à normaliser les rapports avec Israël et les retombées positives d’une telle normalisation sur l’ensemble de la région et sur le monde entier. Avec la perspective de la Conférence sur le Proche-Orient, à Paris le 15 janvier 2017, il sera difficile pour Israël d’éviter d’être isolé davantage sur la scène internationale et de continuer à parler de « paix » tout en accélérant la colonisation dans les faits. Le roi Ubu est démasqué, la ligne de démarcation entre vérité et mensonge n’a jamais été aussi visible. Le mérite en revient à M. John Kerry qui a parlé en « good conscience » (4 fois).

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