Education : le p

106.917 est le nombre d’enfants qui quittent l’école chaque année en Tunisie. Un chiffre qui inquiète et interpelle. En effet, quand un nombre aussi important d’enfants quittent les bancs de l’école c’est qu’il y a défaillance du système éducatif et de toutes les composantes de la vie scolaire. Les grands efforts consentis dans l’éducation depuis l’indépendance en 1956 sous le leader Habib Bourguiba se sont essoufflés et une mise à jour des politiques éducatives sous la présidence de Béji Caïd Essebsi s’impose fatalement. C’est ce à quoi le ministre actuel de l’Education, Néji Jalloul, tente de répondre par son initiative « L’école récupère ses enfants ».
 
Il faut se rendre à l‘évidence, l’abandon scolaire volontaire et involontaire est un mal récurrent difficile à juguler dans notre pays. Des chiffres alarmants le prouvent, des chiffres qui stagnent d’année en année. En se basant sur les données d’une enquête sur le décrochage scolaire en Tunisie, nous avons tenté d’étudier les caractéristiques de ces élèves ainsi que les raisons profondes qui les ont poussés à abandonner les bancs de leurs écoles et leurs ambitions d’avenir.

En chiffres, l’abandon scolaire touche 106.917 enfants. Selon l’enquête menée pour le compte du ministère de l’Education, 88% d’entre eux assurent avoir pris la décision eux-mêmes, en leurs âmes et consciences. 80% sont âgés de 12 à 16 ans, il s’agit de la tranche d’âge la plus vulnérable en termes d’abandon scolaire.

Pour ce qui est des causes ayant mené à cet abandon, il y a l’hérédité : 60% de ces enfants sont issus de familles dont les parents n’ont pas fait d’études ou les ont interrompues. La violence du corps enseignant est également une des raisons invoquées puisque 35.8 % des enfants estiment que la brutalité des enseignants et du corps administratif est une raison suffisante de quitter l’école. Le manque d’émulation est également une cause d’abandon, 48 % s’en réclame pour justifier le décrochage scolaire. C’est, par ailleurs, durant l’enseignement primaire que l’abandon est le plus significatif, selon l’étude, 46.2% des enfants quittent l’école durant leurs premières années de scolarité.

La précarité des situations familiales et le manque de ressources financières expliquent que 27.6% des enfants quittent l’école, 16.3% d’entre eux ont entre 12 et 16 ans. Une autre cause est invoquée : il s’agit du redoublement et du sentiment d’échec qui en découle. 10.2% des enfants avouent abandonner pour cette raison et 18.4% des enfants invoquant cette cause ont entre 12 et 16 ans. Il est facile de comprendre que l’enfant qui redouble trouvera des difficultés d’intégration avec ses nouveaux camarades et qu’il perdra confiance en lui s’il n’est pas encadré.

L’abandon scolaire est également le résultat de beaucoup d’autres difficultés rencontrées par l’élève. Les conditions environnementales et l’infrastructure des villes où ils habitent y est pour beaucoup. Selon l’enquête menée, 78.3% des enfants qui sont scolarisés vont à l’école à pied. Sur ces 78.3 %, 12.6% sont appelés à marcher entre 30 minutes et 1heure. A noter également que 41% des enfants qui tiennent bon, malgré ces facteurs, n’ont pas accès aux moyens de transports. C’est encore à l’école primaire que l’importance de l’infrastructure est la plus déterminante puisque 44% des enfants sondés sont encore à l’école primaire. Les difficultés matérielles, le délabrement des infrastructures, les mauvaises conditions de transport des écoliers ou leur absence, surtout en milieu rural, sont autant de causes qui peuvent justifier qu’un enfant puisse prendre la décision volontaire de quitter son école. Cet aspect volontaire est en réalité erroné puisque pour toutes les raisons invoquées précédemment, cette volonté est anéantie par le déterminisme social, économique ou régional.

L’abandon scolaire génère par ailleurs une logique infernale qui a une multitude de dimensions. Le phénomène altère fortement la qualité de vie de ceux qui s’en prévalent et assigne l’avenir collectif. Selon l’étude réalisée, 29.5% des décrocheurs ne suivent pas de formation et ne travaillent pas non plus. 64.7% indiquent ne pas regretter le choix de l’abandon et 69.3% ont la nette intention de ne pas revenir sur les bancs de l’école. Par ailleurs, 36.5% des enfants sondés se disent heureux et épanouis d’avoir fait ce choix, 49.6% d’entre eux ont entre 12 et 16 ans.

Un autre chiffre est celui de ceux qui n’ont jamais entendu parler d’une autre alternative que l’abandon scolaire : 81.6% ne savent rien de l’initiative « L’école récupère ses enfants » …
En amont de la déscolarisation, l’étude met en exergue les signes précurseurs du décrochage scolaire. Bien que le phénomène social soit complexe, l’étude met en évidence que les parents, les éducateurs, les décideurs scolaires, les psychologues et le corps enseignant tout entier est tourné vers le développement de la bienveillance afin de garder les jeunes à l’école. Ainsi, des signaux d’alerte sont répertoriés. Il s’agit du changement visible du comportement de l’enfant, un désintérêt vis-à-vis de ses devoirs et de ses obligations, un manque de concentration, une nonchalance et une perte générale de motivation. Egalement, l’absentéisme et l’inconstance de l’enfant sont des facteurs menant à un futur abandon. Par ailleurs, l’enquête prouve que lorsque l’enfant se plaint de maux divers et variés pour éviter d’aller à l’école, c’est que psychologiquement il se sent mal. Ces troubles psychosomatiques peuvent se transformer en symptômes physiques réels s’ils ne sont pas pris en compte à temps. L’enfant sera alors tenté de faire l’école buissonnière et d’arriver constamment en retard en cours. Dans certains autres cas recensés par l’enquête, l’enfant peut devenir asocial ou au contraire supersociable. L’élève va alors accumuler les punitions provoquant ainsi un effet boule de neige d’insolence en cours et d’exclusions de la classe. L’étude, sur ce point, met en exergue la volonté inconsciente de l’enfant de quitter l’école en forçant l’administration à le faire pour lui. Elle exhorte également les parents, les enseignants et l’administration à prendre tous ces signes en considération dans le bien de ces enfants. Par ailleurs, l’étude démontre qu’addiction et abandon scolaire vont souvent de paire. Quitter le cadre de l’école augmente la probabilité d’addictions aux drogues et à l’alcool. L’enfant est en effet livré à lui-même et à l’ennui, il est instable, indiscipliné et peut vite devenir un paria.

Le dossier pointe également avec insistance les incidences et les impacts de l’abandon scolaire sur la société. Aujourd’hui, la Tunisie est considérée comme le premier pays exportateur de djihadistes, l’abandon scolaire n’est pas étranger à ce sujet. Selon l’enquête, le décrochage scolaire « propage l’analphabétisme, augmente le chômage, baisse le niveau intellectuel et professionnel, baisse aussi le niveau de vie et freine l’ascenseur social ». L’abandon scolaire est aussi un levier de délinquance qui provoque l’insécurité publique ce qui entraine des coûts en termes de prévention et de répression du crime.

Au niveau macro-économique, quitter l’école en masse dégrade le niveau professionnel et abaisse le taux de la main d’œuvre qualifiée. De ce fait, les entreprises tunisiennes perdent de leur compétitivité. Abandonner l’école signifie également pour les décrocheurs qu’ils seront sous-payés et exploités par les entreprises qui voudront bien les employer. Un véritable cercle vicieux aux incidences multiples. Après avoir vécu tout cela, le décrocheur va devenir parent et en devenant parent, il va perpétuer le phénomène de la déscolarisation.

Pour remédier à ce fléau d’ampleur national, une campagne nationale de communication pour la prévention et la lutte contre l’abandon scolaire a vu le jour. Elle a été lancée par le ministère de l’Education en coopération avec l’UNICEF et la coopération italienne. Cette campagne, plus connue sous l’appellation « L’école récupère ses enfants », arrive à point nommé. Elle ne vise pas uniquement l’enfant qui abandonne mais aussi l’enseignant qui n’a pas su faire et le parent qui a fermé les yeux. Ainsi, le corps enseignant et la société civile sont ciblés par la campagne. L’objectif est avant tout de briser l’omerta face à l’abandon scolaire et sa banalisation. Briser le silence des parents et des enseignants face au phénomène et particulièrement dans les zones les plus affectées. Le second but de la campagne est de propager au maximum les mesures préventives et les services disponibles afin de réduire l’abandon scolaire des filles et des garçons en les impliquant eux-mêmes. Le 3ème volet consiste à diffuser au maximum au grand public l’initiative de la campagne « L’école récupère ses enfants ». Les leaders d’opinions, les décideurs politiques, les médias, les prédicateurs et hommes de religion, les responsables régionaux des gouvernorats, tous les acteurs de tous les secteurs ainsi que la société civile dans son ensemble, les familles touchées par le phénomène et tout le corps éducatif sont appelés à participer à cette campagne d’envergure nationale pour lutter contre l’échec, l’abandon et la détérioration des liens entre l’enfant, l’école et la société.

La déperdition scolaire est un problème qui date depuis plusieurs années mais qui a pris une autre ampleur après la révolution. Plusieurs phénomènes se sont accentués tels que la violence au sein de la société, l’alcoolisme, la consommation des stupéfiants, l’extrémisme idéologique et l’embrigadement terroriste à outrance de nos enfants, aussi la migration clandestine vers un eldorado qui n’existe pas… Le suicide des enfants et même des cas de satanisme ont été recensés. Il n’existe pas de remède miracle à ce fléau multifactoriel mais une prise de conscience non culpabilisante a vu le jour. La campagne « L’école récupère ses enfants » constitue un des prémices de « la République récupère son prestige ».

Khawla Hamed

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