Entretien avec M. Koudébi : Troublantes révélations sur l’univers des morgues et le vote des morts au Bénin – Bénin Monde Infos | Actualité du Bénin et du Monde en temps réel





class= »eliadunit »>
Beninmondeinfos.com : Monsieur Médard Koudébi, récemment vous avez effectué une enquête de terrain dont l’issue révèle un phénomène en expansion au Bénin : celui des morgues traditionnelles. De quoi s’agit-il en réalité ?Médard Koudébi : C’est un phénomène qui ne date pas d’aujourd’hui au Bénin. Malheureusement, l’administration voit mais c’est comme si elle ne voit rien. Vous avez les morgues traditionnelles et les morgues soi-disant modernes mais qui en réalité sont loin de respecter les normes en la matière. 
Que peut-on alors comprendre par morgue traditionnelle et morgue moderne ?
Lorsqu’on parle de morgue moderne, c’est un laboratoire post-mortuaire à conservation individuelle pour éviter qu’un individu décédé d’une maladie contagieuse, ne puisse pas infecter d’autres. La deuxième chose, un bâtiment d’une morgue a plusieurs compartiments. Il y a la zone naturelle qui accueille la famille du défunt où, ni le corps, ni le cercueil ne doivent jamais transiter. Il y a la zone intermédiaire réservée à l’accueil des véhicules funèbres qui déposent les corps et qui déposent aussi les cercueils.
C’est une zone à haute contamination, donc elle doit être équipée de baies vitrées ou de caméra à rétroprojection pour permettre à la famille de suivre, depuis la zone naturelle, tout ce qui se passe dans la zone intermédiaire. Il y a  la zone sensible qui doit être la plus petite possible. C’est également une zone à haut risque où tous les corps hautement toxiques et cancérogènes transitent. C’est là que le corps doit être positionné pour les toilettes et les maquillages. C’est là que s’échappent les corps biologiques (matière fécale, transpiration, etc.) de la personne décédée. J’informe que la dernière transpiration d’un mort contient 100 milliards de bactéries. Malheureusement, aucune morgue au Bénin ne remplit ces conditions. L’Agence béninoise pour l’Environnement (ABE), qui donne les directives et délivre les certificats de conformité, recommande que chaque morgue plante au moins 100 pieds d’arbre dans sa cour. Aucune morgue au Bénin ne le fait. Chaque année, les morgues, à l’instar des stations, devraient commanditer un audit. Après l’audit, elles ont l’obligation de prendre en compte les recommandations issues des conclusions de l’audit. Après cela, il leur est délivré un autre certificat de conformité. Et ça, c’est la loi-cadre sur l’environnement qui le dit.
Et nos morgues ne respectent-elles pas ces conditions ?
Dans certaines morgues, le certificat de conformité qui devrait être renouvelé chaque année, date de 8 ans. C’est le cas de la morgue Bamizé à Dangbo, que j’ai fermé contre l’avis de tout le monde. Après avoir mené ces actions, le ministre de la Santé Alassane Séïdou m’a écrit pour me remercier pour tout ce que je fais pour le pays. Il ajoute que toutes les morgues privées indélicates au Bénin sont déjà fermées. « Privées indélicates », pourquoi? Parce qu’ils savent eux-mêmes que les morgues publiques sont loin de respecter aussi ces normes. C’est le cas de la morgue du CNHU, construite en 1962 pour 55 places, toutes hors d’usage actuellement. A la date du vendredi 16 septembre 2016, nous avons dénombré 793 corps dans cette morgue dont le plus vieux, non enterré, a 37 ans.
Donc c’est pour cette raison que le ministre et ses collaborateurs, conscients de cette situation, nous ont écrit pour préciser que ce sont « les morgues privées indélicates qui sont déjà fermées ». Mais là encore, c’est faux parce que nous, nous avions effectué une descente sur le terrain et nous avons les preuves du contraire. D’abord, c’est notre ONG qui a fermé les morgues dont il parle, contre l’avis du service d’hygiène et de l’assainissement, habileté à mener cette lutte.
La morgue Bamizé de Dangbo que vous évoquiez tantôt est-elle traditionnelle ou moderne ?
Elle a tous les agréments d’une morgue moderne. Je dis bien tous les agréments d’une morgue moderne. Malheureusement, à l’intérieur, c’est une chambre froide de poissons.
Monsieur Koudèbi, quelle différence le Béninois lambda peut-il faire entre morgue traditionnelle et moderne ?
Il  y a quatre catégories de morgues au Bénin mais aucune n’est moderne. Vous avez les morgues dites officielles qui achètent les laboratoires post-mortuaires à conservation individuelle. Mais dans chaque casier il y a cinq à huit corps. Cela permet au promoteur d’avoir de gros bénéfices. Mais cette pratique met en danger les populations. Parce que quand vous mettez huit corps ensemble, les 8 maladies qui ont tué chacun de ces individus vont s’infecter entre elles, et en prenant la dépouille de votre parent, vous allez contracter les maladies qui ont tué les 7 autres corps avec bien sûr celle qui a tué votre parent. C’est pourquoi il est recommandé que la conservation des corps soit faite individuellement. Ce sont des pratiques malsaines que les cadres du ministère de la santé ne voient pas.
La deuxième catégorie, c’est de grands entrepôts de poissonnerie. Et on jette les cadavres l’un sur l’autre jusqu’à plus d’un mètre de hauteur et dans un état de putréfaction très avancé où les liquides biologiques de ceux qui sont plus haut coulent et mouillent ceux qui sont en bas. C’est dangereux. Allez sur You Tube, tapez mon nom et vous allez voir les vidéos que j’ai postées à ce sujet. Et tenez-vous tranquilles, les promoteurs de ces morgues sont très bien protégés par les autorités politiques. Car le promoteur pourrait bien les aider à récupérer l’identité des morts, et cela permet d’avoir accès aux cartes LEPI (cartes électorales) de ceux-là. Et c’est comme ça, les morts vont voter par procuration. Selon nos enquêtes, 400 mille morts votent par procuration au Bénin et personne n’est indigné.



class= »eliadunit »>
Troisième catégorie, ce sont des conteneurs frigorifiques de 20 pieds qu’on a retrouvés dans plusieurs villages. Et les corps sont entassés à l’intérieur des conteneurs. On en a vu dans une région où il y a 187 corps. Les autorités compétentes ont connaissance de cette situation actuellement où je vous parle, mais personne ne veut aller fermer. Le ministère de la santé dit que c’est le ministère de l’intérieur qui gère les morgues. Le ministère de l’intérieur dit plutôt qu’il ne s’occupe que des identités et que la question de la norme, c’est le ministère de la santé qui s’en occupe. Et comme cela, les deux ministères se renvoient la balle.
Quatrième catégorie, ce sont des gens qui écrivent « morgue » sur des plaques, qui paient les impôts au niveau des services compétents. Mais les corps, ils leur font boire, souvent, du ciment ou du pétrole. Ensuite, ils les sèchent au soleil puis pour éviter l’afflux des mouches et des cafards, ils achètent les insecticides qu’ils mélangent, parfois, avec la farine de blé. Et les cadres sont saupoudrés avec ce mélange-là jusqu’à ce que le corps soit sec.  Dans une localité non loin de Cotonou, il y a un aide-soignant qui gère son cabinet et une morgue. Lui, il procède à une injection de formol aux dépouilles. Voilà les quatre catégories. J’ai ramené des images de ces cas de morgues que je viens de décrire. J’ai saisi les autorités à divers niveaux. Entre autres, l’ABE, le ministère de la santé, le ministère de l’intérieur et le ministère du cadre de vie. Dans ce dernier ministère, on a fait pied de grue. Mais un proche collaborateur du ministre sort de son bureau et demande au garde du corps du ministre en question de nous reconduire à la porte et qu’on ne revienne plus jamais parler des morgues et des réformes. Or, nous étions venus rencontrer le ministre et on nous a dit qu’il n’est pas présent mais son garde du corps qui est censé être avec lui était quand même-là.
Vous avez évoqué tout à l’heure le vote fictif des morts. Soupçonnez vous une complicité des autorités dans toutes ces situations que vous décrivez ?
Récemment, du temps où une femme était ministre de la Santé, elle avait  demandé la fermeture de certaines morgues, pendant ce temps, un procureur alors en poste dans un tribunal dans le département de l’Atlantique avait fait garder des corps dans ces morgues sous décision de justice. Certains maires vont déposer des avis d’imposition dûment signés. C’est tout une salade. Nous étions contactés par certaines personnalités politiques qui venaient nous voir, quand elles n’étaient pas encore au gouvernement, pour prendre des preuves chez nous et les envoyer à l’Assemblée nationale où elles siégeaient alors en tant que députés. Maintenant qu’ils sont au pouvoir, plus rien. Aujourd’hui, aux affaires, ils ne décrochent même pas nos appels téléphoniques. Il n’y a pas de doute qu’il y a des complicités au niveau des autorités. Et nous allons faire cas dans notre rapport final aux partenaires.
En définitive, combien de morgues y a-t-il au Bénin ?
Il y a trois ans quand je voulais former les promoteurs des morgues au Bénin, le ministère de la santé d’alors, nous a dit qu’il y a  5 morgues au Bénin. L’ABE nous a signalé 7 morgues. Une enquête sur le terrain grâce au président de l’Association des pompes funèbres, nous a permis d’enregistrer 47.
Sur toute l’étendue du territoire national ?
Bien sûr ! 47 morgues appartenant aux trois premières des quatre catégories que j’ai citées un peu plus haut. Et pour la quatrième catégorie, c’est-à-dire celle des corps séchés au soleil, nous avons dénombré 127 dont 47 dans les départements du Zou et des Collines uniquement. Il n’y en a pas dans le département du Borgou. La liste de toutes ces morgues est au niveau des ministères. Mais personne ne veut aller les fermer. Pourquoi !?
Que préconisez-vous comme solution ?
Sensibiliser les populations et les promoteurs de morgues. Il faut aussi dénoncer les largesses et la complicité de certaines autorités au plus haut niveau pour qu’elles soient relevées de leurs fonctions. Au cas contraire, nous allons révéler à la face du monde que la mafia mortuaire est au sommet de l’Etat béninois. Et nous allons aussi dire qu’il y a des risques que les organisations terroristes  profitent de cet état des choses en achetant par exemple les actes de naissance de personnes décédées. Et vous devinez l’usage qu’elles peuvent en faire.
Vous aviez brandi plus haut la menace de remettre votre rapport aux partenaires techniques et financiers du Bénin. A quelles fins ?
Face au jeu de sourd muet que fait le gouvernement avec une situation aussi dramatique, nous sommes prêts à prendre des mesures graves. La situation nous a déjà poussé à saisir le parlement européen, qui lors de sa plénière du 29 septembre 2014 s’est penché sur le problème. Le vote des morts au Bénin, l’absence de crédibilité de l’Etat civil, des pensions indûment versées aux morts au Bénin, etc. ont été débattus. Donc , on peut en arriver à la suspension des aides au Bénin, car l’article 97 des accords ACP-UE signés en juin 2000 à Cotonou, le permet.
Propos recueillis par Ariel GBAGUIDI et Damien TOLOMISSI
Transcription : Ariel GBAGUIDL




L’article apparu sur Benin monde infos. cliquer sur le link suivant pour voir l’article Original


link de l’article original sur Benin monde infos


Auteur :