Interview avec Gustave Sonon : « Le pouvoir actuel a manqué de sauvegarder le principe de la continuité de l’Etat »

Bénin Monde Infos : Monsieur le ministre, bonsoir. Vous êtes l’un des acteurs clés du régime défunt, même si vous aimez vous montrer discret. Vous avez occupé de hautes fonctions de la République, mais à la base, vous êtes un cadre du ministère de la santé. Aujourd’hui, le ministère des transports que vous aviez dirigé est jumelé avec celui de l’économie maritime. Et dans ce département ministériel, il y a  un dossier qui défraie la chronique. C’est un dossier que d’aucuns ont surnommé ‘’Segubgate’’. Quelle est votre lecture de ce dossier, et plus généralement des audits diligentés par le régime actuel?Gustave Sonon : Il faut dire que c’est parce qu’aujourd’hui, les deux ministères sont fusionnés que ‘’Segubegate’’ est géré au ministère des travaux publics. Si non, je n’ai aucune connaissance du dossier, jusqu’au jour où il y a eu un audit et je l’ai appris comme tout le monde. Vous savez que la filière des véhicules d’occasion a été gérée, par le passé, sous le régime du Général Mathieu Kérékou, avec Défi emplois jeunes. A son avènement en 2006, le Dr Boni Yayi a repris les choses en main. De façon technique et pratique, je ne connais absolument rien du dossier. Maintenant, s’il faut apprécier les faits comme nous l’avons tous vécu, je me rends compte que c’est un dossier que les responsables de l’actuel pouvoir connaissent parfaitement. Et s’ils ont attaqué ce dossier, c’est parce qu’ils savent certainement qu’il y a des choses qui se passaient. Si non, c’est impensable qu’on puisse percevoir de l’argent sans contrepartie. Cela ne se justifie pas. Je suis convaincu qu’il y a eu quelque chose.
Mais de façon générale, pour les audits, mon souhait, c’est qu’ils respectent les principes élémentaires. Et l’un des principes élémentaires, c’est le contradictoire. L’agent audité, à la fin du processus, doit être informé des observations. L’audit mesure la différence entre la norme, c’est-à-dire ce qui doit être, et ce qui est fait. Et lorsque l’audit révèle qu’il y a un écart entre ce qui doit être et ce qui est fait, on le porte à la connaissance de l’agent audité, par le biais du principe du contradictoire, qui est obligatoire. Et ce dernier fait des observations. L’écart peut être justifié. Si c’est le cas, on en fait mention et l’auditeur rend compte au commanditaire. C’est à ce dernier qu’il revient maintenant de prendre ses responsabilités. L’autre principe, c’est la transparence et l’impartialité. Pour moi, si ces principes élémentaires sont respectés, et qu’on découvre qu’il y a eu maldonne, il n’y aucun mal à passer à l’étape du pénal.
 Avez vous le sentiment que tout ceci a été respecté ?
Je ne saurais le dire. Mais ce qui gêne, de façon générale, en termes de lutte contre la corruption et d’impunité, c’est que la punition est malheureusement, sélective. Et elle l’est naturellement. C’est un fait naturel et congénital. Par exemple : vous avez un enfant placé auprès de vous et votre propre enfant. Les deux commettent la même faute et vous voulez les punir. Je suis convaincu que la punition ne sera pas la même. C’est naturel. C’est cette caractéristique de l’impunité qui rend difficile l’application de la loi sur la lutte contre la corruption. Parce que dès que vous commencez, tout de suite, on vous taxe de vouloir faire de la chasse aux sorcières. Personnellement, j’aurais aimé, dans ce dossier de gestion des véhicules d’occasion, que la vérification soit faite sur la période 2006-2016. Là, l’équivoque et le soupçon de partialité sont levés tout de suite.
Pensez-vous, comme d’autres, que le choix de cette période cache quelque chose ?
Ça me pose problème. Si vous voyez ce que je viens de démontrer, ça me pose problème. Les dirigeants actuels, c’est à eux de décider de la période de l’audit. Ils sont libres, on n’y peut rien. En revanche, ce qu’on peut leur demander, c’est que, pour qu’il y ait de l’impartialité dans ce dossier, que ce soit une période qui couvre les 10 ans du régime Yayi. 
 Pensez-vous comme certains, que, procéder ainsi, c’est faire de la chasse aux sorcières ou une manière de se livrer à un règlement de comptes?
A priori, si le sorcier, tel qu’il se définit dans nos sociétés, c’est celui qui fait du mal, c’est normal qu’on le poursuive. Quelqu’un qui fait du mal a la communauté, on ne saurait le protéger, encore moins le défendre. Donc faire  la chasse aux sorcières, ce n’est pas là le problème. Ce qui est important ici, quels sont les faits? Est ce que le principe de l’impartialité a-t-il été respecté? Si dans un dossier donné, vous n’avez pas joué franc jeu, vous n’avez pas joué la carte de l’impartialité et de l’indépendance, on peut vous soupçonner de règlements de comptes, ou de chasse aux sorcières. Dans ce dossier de gestion des véhicules d’occasion, si l’audit concernait la période des 10 ans de Boni Yayi, je pourrais dire qu’il y a vraiment de l’impartialité.
 Avez-vous des éléments sur la période non couverte par l’audit?
L’élément nouveau, c’est que de 2006 à 2016, il y a eu 3 sous-périodes dans la gestion des véhicules d’occasion. Il y a une sous-période où la gestion a été confiée à la douane, c’est de 2006 à 2011. Durant cette période, comment les sous ont-ils été gérés? La deuxième sous-période, de 2011 à 2012, est celle qui implique Bénin control dont le patron était l’actuel président de la République. C’est au cours de cette période qu’il y a eu rupture unilatérale du contrat, même si je n’ai pas, personnellement approuvé la façon dont le contrat a été suspendu. C’est mon appréciation personnelle. Car, qui dit contrat, dit accord sur un certain nombre de clauses. Et si une partie n’est plus d’accord, c’est que vous retournez à la table de négociations pour vous entendre sur une issue. A partir de la rupture du contrat, il y a eu une la troisième sous-période ou une autre structure, notamment la Société d’exploitation du guichet unique du Bénin (Ségub), a géré la filière. Donc si on veut punir, il faut analyser les trois sous-périodes. Et si au bout du compte, on en arrive à la conclusion que c’est seulement dans la dernière sous-période, 2012-2016 qu’il y a eu mauvaise gestion, on pourrait encore comprendre le gouvernement. Mais tant qu’on ne fait pas de la sorte, c’est une porte ouverte aux suspicions et aux accusations fondées ou non. Il y a des membres de l’actuel gouvernement, qui ont été indexés dans ce dossier. Je ne sais pas si le dossier est déjà clôturé, mais je me rends compte que la façon dont la justice a géré ce dossier, porte à équivoque. Il y a des documents qui existent déjà et qui définissent comment les fonds doivent être répartis. Donc tel que j’ai compris, on a attaqué des gens qui ont pris de l’argent. D’accord! Comment pouvez-vous aller prendre de l’argent ? Est-ce vous avez fait le travail pour lequel vous avez pris de l’argent ? Si ce n’est pas le cas, cela veut dire que c’est vous qui allez payer. Mais les faits constitutifs déjà, ce sont les arrêtés qui ont été pris dans le cadre de la répartition des fonds. Donc on a pris un bout de la chose qu’on est en train de dépouiller. De cette façon, c’est comme si on jette les mis en cause à la vindicte populaire. C’est pour cela que rapidement accepté de déposer une caution pour recouvrer leur liberté. Donc nous attendons la suite, parce que dans ce dossier, il y a les responsabilités morales qui vont remonter jusqu’à des ministres, et autres responsables. Cet aspect n’est pas encore abordé.
 Vous attendez que la justice fouille un peu plus loin? Mais que vous inspirent les premiers pas de la justice dans ce dossier? En êtes-vous rassuré au moins ?
La justice ne statue sur un dossier que lorsqu’elle est saisie. Elle ne s’auto-saisit pas. L’audit en réalité révèle l’écart entre la norme et ce qui est fait. Et c’est un rapport administratif. Cela veut dire que ce n’est pas encore pénal. Donc on le remet à son commanditaire. Et c’est lui qui apprécie et se rend compte que les faits qui sont rapportés sont suffisamment graves et qu’il faille que la justice tranche. L’auditeur n’émet même pas son avis. Il rapporte. Et pour qu’après on ne dise pas que dans l’audit, il y a eu des contre-vérités, on applique le principe du contradictoire, qui veut que pendant l’audit, on rapporte à l’audité qu’il a été remarqué telles et telles anomalies. Et l’audité dans ses justifications, peut ne pas convaincre l’auditeur. Mais l’auditeur a l’obligation de faire mention des observations de l’audité dans son rapport. Cela va constituer un dossier qui sera envoyé au commanditaire, qui appréciera. Il peut décider de saisir la justice pour qu’elle départage des deux parties. Je n’ai pas l’impression que dans ce dossier, cette démarche ait été suivie. Si non, vous avez vu le tollé qu’il y a eu après l’audit et la publication d’une partie de cet audit. Et si on ne fait pas cette démarche dans tous les autres cas, nous pouvons tout de suite conclure qu’il y a chasse aux sorcières.
Il y a quelques semaines, l’Assemblée nationale a fini par voter le cadre juridique sur le Partenariat public privé (Ppp). C’est un dossier sur lequel le régime précédent s’était cogné la tête. Aujourd’hui, c’est chose faite. D’abord dites-nous si vous faites partie du collectif dit d’anciens ministres qui, il y a quelques semaines aurait relevé des écueils dans ce texte.
J’ignore totalement l’existence d’un collectif d’anciens ministres. Dans aucun pays je n’ai entendu parler de collectif d’anciens ministres après le départ d’un régime. Si non je n’ai aucune connaissance de ce collectif d’anciens ministres. Et ce ne sont pas les anciens ministres qui vont demander une seconde lecture de cette loi. Tout le monde connait la procédure à suivre. 
Dès son avènement, l’actuel régime a mis une croix sur plusieurs projets lancés par vos soins. Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné? Est-ce la faute au régime juridique sous lequel ces projets avaient été lancés?
Pour moi, l’Assemblée nationale n’a pas voté le cadre juridique, mais elle l’a plutôt renforcé. Parce que dans une République, la première loi fondamentale, c’est la constitution. La deuxième, qui suit, ce sont les lois organiques et les lois ordinaires. Toujours en termes de cadre juridique, il y a aussi les décrets et les arrêtés. Tout cela constitue un ensemble de cadre juridique. Parce qu’on a l’impression que le régime passé avait fonctionné hors cadre juridique. C’est faux! En l’absence de loi,  le gouvernement fonctionne sur la base des décrets. Tant que les décrets ne sont pas anticonstitutionnels, les actes qui sont posés sont réglementaires. Mais les décrets sont du ressort du gouvernement. Et la loi, du ressort du parlement qui est la représentation du peuple.
Ce qu’il y a, c’est que depuis 2012, avec les nombreuses affaires qui ont éclaboussé la République, l’atmosphère politique ne permettait plus qu’une quelconque initiative de loi aboutisse, quelle que soit sa pertinence. C’est ce qui justifie que la loi sur le Ppp n’ait pas connu une issue favorable au parlement. Mais déjà le 15 juin 2014, l’ancien gouvernement a pris un décret, pour encadrer le fonctionnement des Ppp. C’est sur cette base que nous avons évolué. Et je crois que c’est cet existant qui a fait que les choses sont allées très vite. Même les initiateurs actuels étaient les mêmes qui avaient collaboré avec Boni Yayi. C’est pour cela que je ne suis pas d’accord avec ceux qui pensent que rien n’a été fait avant. Mais ce n’est qu’un langage politique. L’homme politique a un seul œil qui fonctionne. Mais un technicien est comme un homme de la société civile. Il a ses deux yeux qui fonctionnent normalement. Lui, il pourra faire l’analyse, peser le pour et le contre. Mais comme on le dit, il est difficile de réveiller un homme qui est en éveil et qui fait semblant de dormir. C’est pour cela que, quand un homme politique parle, il faut d’abord voir sa coloration politique avant d’analyser. Ce qui sort de sa bouche, c’est toujours des messages codés.
A vous entendre, on est tenté de penser que la mise en veilleuse des anciens projets est une façon d’enterrer l’œuvre de l’ancien régime. Mais Patrice Talon vient de relancer le dossier Kétou-Savè. C’est à croire que les précédents lancements sous Boni Yayi étaient juste politiques…
C’est ce discours politique qui ne fait pas évoluer notre pays, parce que chacun tente de démontrer au peuple que c’est lui qui a fait, alors que tout pays se construit, tout pays est en développement. Et le développement est comme un voyage où personne n’arrive à destination. On entend dire que le Bénin est malade, qu’on a laissé le pays dans le gouffre. C’est comme si le Bénin a eu son indépendance en 2006 et qu’à partir de 2006, tout a été détruit, qu’il y a un trou qui a été creusé et que le trou est béant. Ça, c’est le langage politique. Si non, c’est une continuité parfaite dans la gestion des affaires. Et tout gouvernement doit travailler de manière à sauvegarder la continuité de l’Etat pour le bonheur de la population. C’est en ne faisant pas cela, que l’on recule. Or, s’il y avait la continuité, on n’allait rien sentir. Ce que je voudrais dire par là, c’est qu’on  ne punisse pas la population à cause des actes que les anciens gouvernants ont posés. Les annulations, les suspensions, je trouve qu’on punit pour rien, la population, du fait des actes que les anciens dirigeants ont commis. Si non, rien n’a changé.
D’abord, pour la construction des routes, il faut faire des études. Ces études durent jusqu’à un an. Vous comprenez que ce n’est pas maintenant qu’ils ont réalisé les études. Quelque part, quelque chose avait déjà été fait. Contrairement à tout ce qui a été dit, les routes que nous avons lancées, nous en avons eu tous les financements. Moi j’ai dit que c’est une pure coïncidence que nous ayons lancé ces routes pendant la campagne électorale. Parce que, c’est quelque chose qui avait été enclenché depuis 2013. En cette année-là, moi j’étais très loin d’imaginer que je pouvais être ministre chargé des relations avec les institutions et devenir, par la suite ministre des travaux publics. Parce que en 2013, j’étais encore Directeur de la programmation et de la prospective (Dpp) au ministère des Travaux publics. Si on sort toutes les présentations que j’ai eu à faire, la préparation de l’encadrement, la préparation des budgets, toutes ces routes étaient déjà inscrites. Et en 2013, on a dit au gouvernement, pour aller négocier avec les partenaires, il faut qu’il ait en mains les documents des projets routiers ainsi que leurs budgets. C’est au vu de cela que le gouvernement a voté un budget en 2013 qui était de 10 milliards. C’est cela qui a permis de lancer 1600 kilomètres d’études routières. Avec l’appui des partenaires, on en a fait d’autres. C’est pourquoi on est allés à plus de 2000 km d’études routières lancées. Et ces routes, je me rappelle très bien, on m’avait demandé de sélectionner un certain nombre, puisque le gouvernement préparait la Table ronde de Paris en 2014. Donc je les avais sélectionnées pour qu’on les soumette aux partenaires. Vous comprenez donc que c’est un long processus. C’est au vu de tout cela qu’il y a eu des annonces de financement à la table ronde, de l’ordre de 6.000 milliards. Ce n’est pas aussi faux. Entre temps, en août 2014, j’ai été nommé ministre chargé des relations avec les institutions, et je suis sorti du ministère des travaux publics. Par la suite, le dossier a piétiné un peu. D’aucuns disaient qu’il faut forcément voter la loi avant d’avancer, d’autres, disaient que c’était bloqué. C’est la où le gouvernement a dû prendre un décret pour encadrer un peu. En juin 2015, quand j’ai été nommé ministre des travaux publics, j’ai repris les dossiers en main, puisque ce sont des dossiers dont j’avais une certaine maîtrise. Pour le cas Savè-Kétou, c’est une route où nous étions en partenariat avec les Brésiliens. Une route longue de 110 km avec les bretelles. Les Brésiliens voulaient le faire à environ 90-100 milliards. Le directeur des Travaux publics d’alors avait estimé que c’était trop élevé, et n’avait pas voulu. Entre temps, le Brésil a connu des crises politiques, au point où ceux qui étaient venus négocier avec nous, certains parmi eux se sont retrouvés en prison. Cela a fait que le gouvernement a changé de partenaire. Avec la crise au Brésil et l’opportunité du Ppp, nous avions estimé qu’il faille recourir alors à d’autres privés. Pour cette route, si mes souvenirs sont bons en recourant aux privés et avec une mise en concurrence, nous avons attribué à un groupe Sud Africain pour moins de 80 milliards de francs CFA.C’est pareil pour la route Djougou-Péhounco-Banikoara. On était déjà en négociation avec la Banque africaine de développement (Bad).
 Et pourquoi rien n’avait bougé sur tous ces chantiers?
Ce que l’opinion ne comprend pas souvent, ce sont les contraintes avec les partenaires internationaux. Il est vrai qu’ils ont des taux suffisamment très bas (un taux d’intérêts qui tourne autour de 2%) mais, ce sont des partenaires qui exigent de nous un certain nombre de choses notamment la contrepartie, qui varie entre 10 et 20 %. Ensuite, le dégagement de l’emprise de la voie, y compris les réseaux publics, les propriétaires terriens qu’il faut dédommager. Tout cela tourne autour de 07 %. Ensuite, ils demandent également qu’on sépare la mission de contrôle. C’est aussi un coût de quelques pourcents. Donc vous voyez, in fine, on se retrouve à environ 30%. Sans oublier la Tva, 18%, puisque c’est considéré comme un financement extérieur. La Tva entre dans la caisse de l’Etat. Mais elle est remboursée après et c’est comme si le privé nous prête de la liquidité. Cela veut dire que la différence entre le coût qui sera annoncé par le partenaire et celui du privé, il y a ce gap de 52% que le privé supporte. La conséquence, il faut que le budget national mobilise cette contrepartie. Je le dis parce que pendant longtemps, j’ai été Dpp, et on souffre, on peine. C’est le défaut de la mobilisation de cette contre partie par le budget national qui fait que la réalisation des projets avec les partenaires traine beaucoup. Les négociations peuvent aller jusqu’à deux à trois ans avant d’aboutir et les exécutions vont jusqu’à cinq ans. Mais les populations ne voient pas cela. Elles disent que voilà, ils ont lancé mais rien ne suit après. Par exemple, la Bad a corsé ses conditions de financement. Désormais, avant qu’elle ne fasse un premier décaissement, il faut lui donner la preuve qu’il y a eu le dégagement de l’emprise. Cela veut dire qu’entre temps, vous avez dégagé l’emprise, le réseau public et que vous avez dédommagé les riverains. Donc si vous n’apportez pas ces preuves, ça traine et il n’y a pas de décaissement. Or, l’état de la route Djougou-Péhounco-Banikoara que nous appelons ‘’route cotonnière’’ fait perdre 10% de la production. Si on a une production de 350.000 tonnes, vous voyez ce que nous perdons. Et quand on évalue ces pertes, on se rend compte qu’avec un privé, qui tout de suite nous donne l’argent et effectue les travaux, c’est même plus rentable que d’aller vers les partenaires. Le privé, ses prix seront élevés, ses conditions seront un peu plus corsées, ce qui est normal. Mais l’avantage, c’est que nous n’avons pas de contrepartie à donner. Donc pas de 52% à faire supporter au budget national. Le privé supporte tout. Et cela fait avancer. Et on respecte les 2 ans et 3 ans d’études et de réalisations. Parce que dans tous les cas, on s’arrange pour avoir un délai de différé de 2 à 3 ans. Autrement dit, l’infrastructure est entièrement réalisée avant qu’on ne paie son prix. C’est pour vous dire que réellement, nous avons mobilisé près de 1300 milliards de francs CFA avec ces entreprises, et pour les routes que nous avons lancées, tous les contrats de marché ont été signés avec les entreprises. Je vous donne un exemple. J’ai été vraiment très sidéré quand j’ai reçu un groupe d’investisseurs privés sud-africains. Je ne les connais ni d’Adam, ni d’Eve. Ils sont venus me dire qu’ils ont une banque d’investissement américaine qui a accepté d’accompagner les pays africains et qui a mis à la disposition du Bénin, environ 500 milliards de Francs CFA. Et que sur cette base, si nous signons des contrats, ils vont travailler avec nous. Je leur ai demandé qu’elles étaient leurs conditions. Ils ont dit qu’ils vont créer une société de droit béninois. Cela veut dire qu’ils vont importer du matériel qu’ils vont immatriculer béninois. Ils ne demandent même pas d’exonération des droits des douanes, etc. Maintenant je leur ai demandé, à la fin qu’est-ce que vous allez faire du matériel? Ils m’ont dit qu’à la fin, ils vont étudier les possibilités qui s’offriraient à eux. Je les ai mis en contact, tout de suite, avec  la Société des matériels des travaux publics (Smtp) qui est une structure démunie, qui n’a pratiquement rien. J’ai proposé à la Smtp de travailler avec la société, pour qu’au moment de son départ, la Smtp puisse entrer en partenariat avec elle, pour faire certainement une gérance-location. Et quand je mets les entreprises en compétition, je constate que cette entreprise, lorsqu’elle entre en compétition avec une autre entreprise, elle gagne toujours. Pour la simple raison que ses conditions financières étaient les meilleures avec un taux inférieur à 7 % ; 15 ans pour la durée du prêt avec un délai de différé d’environ trois ans. On ne trouvera pas mieux pour un partenaire privé.
Toutefois, comme il y a un nouveau régime, c’est logique qu’il y ait suspension des travaux. Et je ne trouve pas d’objection dans la démarche. Ils reconduisent et ils continuent. Mais si nous allons rentrer dans le débat politique, on va commencer par dire, non c’est Yayi qui a fait, c’est Talon qui a fait… Ce n’est pas de cela que les populations ont besoin. Quand j’ai été ministre des travaux publics, j’ai travaillé avec les cadres. En partant, je ne suis pas parti avec les cadres. Ce sont les mêmes qui sont là. Et ils vont continuer avec ce régime. Et après les 5 ans, ils vont continuer avec un autre régime. Donc si nous allons suivre le débat des hommes politiques, nous n’allons pas avancer.
Le PIP 2017 table sur des investissements de plus de 800 milliards de Francs Cfa Et plus généralement on a noté une hausse vertigineuse dans la loi des finances, exercice 2017, avec un chiffre de 2010 milliards. Le programme d’action du gouvernement lui-même frotte les 10. 000 milliards, à dépenser en 5 ans. Quelle lecture faites-vous de ces projections?
Je vais peut-être vous surprendre. Dans la société, nous n’avons pas les mêmes lectures des données. Pour moi, je ne peux pas dire si c’est réaliste ou non. En termes de prévision, nous émettons un objectif à atteindre. Et pour atteindre ces objectifs, nous émettons des hypothèses. Si telle et telle choses sont réalisées, nous allons atteindre l’objectif. Cela veut dire qu’avant de dire que cela est réalisable ou non, il faut toucher aux hypothèses. Lorsqu’on prend le budget 2017, en termes d’hypothèse, en 2017, le nouveau gouvernement prévoit une croissance d’environ 6%. Vous êtes d’accord avec moi que si ce taux de 6 % n’est pas atteint, il y a problème. Mais, aujourd’hui, en tant que technicien, on ne peut pas dire que c’est possible ou non. La seconde hypothèse, c’est qu’on espère que la situation s’améliore chez le voisin de l’Est, le Nigéria. Et si les conditions ne s’améliorent pas ? Je crois que les autres hypothèses tournent autour du déficit, car il faut aussi se fixer un niveau de déficit. Le déficit, c’est la différence entre les recettes et les dépenses. Et il y a une politique budgétaire qui consiste à financer le développement à partir du déficit budgétaire par exemple. Si vous voulez, vous pouvez dire, je vais faire la politique de mes moyens, si mes recettes sont 100 francs Cfa, je m’arrange pour ne dépenser que les 100 francs. Cela veut dire que vous avez un déficit zéro. Mais vous pouvez dire, si mes recettes sont 100 francs, je veux dépenser 150 francs. Ainsi, vous aurez un déficit de 50 francs. Ce qui veut dire que vous irez vous endetter quelque part. Si vous vous endettez pour le secteur productif pour impulser le développement, le taux de croissance va compenser après. Mais il ne faut jamais s’endetter pour la consommation.
 Pourquoi?
Un gouvernement responsable ne saurait s’endetter pour la consommation, mais plutôt pour l’investissement. S’endetter pour l’investissement ou le secteur productif, c’est contracter des prêts pour les infrastructures, l’énergie,… c’est de l’endettement productif. Parce que l’absence de route a un sérieux impact sur le développement. Vous prenez par exemple la route Parakou-Kalalé-Nikki que nous avons lancée et qui fait environ 169 km. Vous savez combien de temps les gens font? 4 heures, voire 5 heures. Cela veut dire que vous allez perdre toute une journée. Perdre une journée pour 2 heures de route, vous voyez ce que ça fait ! On n’évalue pas cela! J’ai toujours donné l’exemple de la voie Akassato-Bohicon. Quand le chantier était encore en cours, nous étions tous contraints de prendre par Porto-Novo. Quand vous passez par Porto-Novo, ça vous fait 100 km supplémentaires. Si vous utilisez un véhicule qui vous consomme 18 litres d’essence pour 100 km. C’est que vous perdez 10.000 francs. Faites 10.000 F fois le nombre de véhicules qui vont prendre par cette voie par jour, par semaine, par mois, par an. Vous avoisinez une perte de près de 400 milliards de francs. Lorsque les économistes de la Banque africaine de développement étaient arrivés, je leur avais donné cet exemple pour dire que nous trainions. C’est mieux pour nous alors d’aller nous endetter pour 100 milliards de francs que de perdre chaque année 400 milliards. Mais cette perte, malheureusement, c’est la communauté qui supporte le coût. C’est pourquoi on ne la ressent. Ça sort de ma poche et ça sort de votre poche. Or, pour calculer le taux de croissance, on tient compte de tout cela. Et s’il y a la route et vous économisez ces 10. 000 francs, et que moi-même j’économise, ça veut dire que ça va faire autre chose. Et je n’ai pris que l’exemple du carburant que nous utilisons. Je n’ai pas pris l’exemple de l’amortissement du véhicule, de notre état de santé, etc. Au lieu de faire 1h, tu fais 4 heures. L’état de santé se dégrade et cela crée d’autres dépenses. C’est parce que nous ne mesurons pas le coût de la non disponibilité du service public que nous minimisons l’importance de l’investissement public. Si on mesurait cela, un Pip de 800 milliards en un an, ce n’est pas un luxe. Encore que nous prenons aussi la liberté avec le programme avec le fonds monétaire internationale (Fmi). C’est parce que, entre temps le gouvernement précédent n’a pas renouvelé le programme avec le Fmi, qu’on se permettait d’aller vers cet endettement pour rapidement évoluer. Les Etats unis auraient actuellement un taux d’endettement de 100% de leur Produit intérieur brut (Pib). On me dira peut-être qu’ils sont riches et qu’on ne prête qu’aux riches. Mais tant qu’on aura toujours ce langage, les pays sous-développés resteront toujours sous-développés.
Donc je vous fais ce développement pour arriver à la conclusion que je ne peux pas dire que ces projections sont réalistes ou non. Tout dépend des objectifs fixés par le gouvernement et de sa capacité à atteindre les hypothèses. Mais si je veux utiliser le langage des politiciens, notamment de l’opposition au pouvoir en place, je dirai que c’est irréaliste. Ce n’est pas mon genre.
 Un mot sur le bilan du Président Patrice Talon qui a déjà bouclé 7 mois à la tête du Bénin.
 Il y a des points positifs et des points de faiblesse. D’abord, les dirigeants actuels n’ont pas tenu compte du fait que l’Etat est une continuité. Il y a eu beaucoup de mesures qui pénalisent la population et qui, même s’ils estiment que c’était une erreur de gestion du régime précédent, ils devraient néanmoins faire en sorte que la population ne soit pas pénalisée. Je peux donner des exemples en commençant par, vous les journalistes. Quand ils sont venus, ils ont suspendu tous les contrats de presse que vous aviez avec eux. Un contrat c’est un contrat, je vous l’ai dit un peu plus haut, le Pvi, je ne suis pas d’accord de la manière dont le contrat avait été suspendu. C’est valable pour vos contrats suspendus. La conséquence, c’est qu’on a mis beaucoup de journalistes au chômage. Même si on estime que vous êtes coupables de complicité, on a quand même envoyé beaucoup au chômage. C’est pourquoi je dis qu’il fallait créer une transition pour informer toutes les structures de ce que les contrats ne seront plus reconduits, lorsqu’ils vont arriver à terme. Et faire un audit de tous les contrats et savoir s’il faut continuer ou pas. Cela allait passer en douceur et on ne l’aurait pas senti. Un autre domaine c’est la carte universitaire. Nos pauvres enfants n’ont pas demandé à aller à l’université de Djougou, etc. Et sur cette carte universitaire, j’ai suivi des professeurs, qui ont dit que cette carte a été faite sur la base d’études. Donc si on veut réorganiser la carte universitaire, on doit créer aussi une période de transition. Aujourd’hui, des universités ont été fermées et on demande aux gens de se déplacer. Si cette carte est considérée comme une erreur du gouvernement défunt, on est en train de faire subir cette erreur à la population. Si je parle des fonctionnaires de l’Etat par exemple, s’ils vous disent qu’ils gagnent 300.000 francs Cfa, sachez que ça tourne autour du million. A cause des primes diverses. Moi, entre temps, j’avais dit qu’il faut doubler les salaires et supprimer les primes parce que les primes ne sont pas aussi imposables. Et ça fait aussi un manque à gagner pour l’Etat. Mais l’une des mesures du nouveau gouvernement, c’était tout de suite de supprimer toutes les primes. Là, ça grogne. L’erreur du passé, les fonctionnaires sont entrain d’en récolter les pots cassés. Demain ils pourront dire que c’est comme si nous avions fait une erreur en choisissant les gouvernants actuels. Vous allez au niveau des corps paramilitaires, le gouvernement précédent avait pris des décrets pour exécuter la loi sur leur statut. Et le gouvernement actuel a estimé qu’un décret signé à la veille d’un nouveau mandat est suspect. Et ça été suspendu. Cela a suscité des mécontentements, mais ils sont revenus là-dessus. C’est autant de choses que j’estime être des écueils dans la démarche du gouvernement actuel qui a sa méthodologie à lui. Je pense qu’ils ont manqué de sauvegarder le principe de la continuité de l’Etat. L’autre chose, c’est que les différentes mesures sont brutales. Le gouvernement semble dire, « je m’en fous! ». Du coup, toutes les mesures prises sont automatiquement exécutoires, sans tenir compte des conditions du peuple.
 Et les points positifs ?
Le président Talon règle en bonne partie le problème du système partisan. Aujourd’hui vous comprenez que, tu m’as soutenu, je dois te faire des faveurs, cette mentalité est en train de changer. Le système partisan, on va régler une partie via les textes et l’autre par les comportements. Quand il a formé son gouvernement, tous ceux qui espéraient être ministres ne le sont pas. Cela règle le problème du système partisan de façon indirecte. Je trouve aussi que le président Talon est courageux. Vous avez vu comment il a réglé le problème du découpage territorial. C’est toujours aussi la question du système partisan. Il n’a pas tenu compte des fiefs qui l’ont soutenu. Il a tapé fort en résolvant ce problème.
 Patrice Talon dit qu’il veut être porté en triomphe à la fin de son mandat. Pensez vous qu’il est en bonne voie alors?
Il a encore 4 ans. Il peut encore se rattraper. Encore que c’est un discours de politicien. S’il dit publiquement avoir compris que la tâche est plus immense qu’il ne l’imaginait, cela veut dire qu’il reconnait que les 7 mois d’attente de la population sont anormalement longs. Et si c’est le cas, c’est que le diagnostic avait été mal posé. Et en conséquence, la thérapie utilisée n’est pas adéquate. Pour moi, c’est que le gouvernement doit sauvegarder la notion de continuité de l’Etat. Les erreurs des gouvernants passés, ce ne sont pas les populations qui vont payer. Parce que lui aussi en commet et il en commettra encore. C’est la nature de l’œuvre humaine. Il faut qu’il tienne compte des difficultés des populations et aller de façon progressive. L’aspect le plus négatif de sa gouvernance c’est le côté social. On a l’impression que le gouvernement ferme les yeux. La gratuité de la césarienne, par exemple, on devrait tout faire pour la sauvegarder. Le Régime d’assurance maladie universelle (Ramu), on pouvait sauvegarder cela, tout en faisant l’affermage des hôpitaux. Cela ne me poserait pas de problème. Donc il y a assez de points sur le plan social qui posent problème.
Il y a également ces croix rouges et vertes qu’on voit sur les boutiques et hangars depuis quelques jours dans les rues de Cotonou, Calavi, Porto-Novo, etc.
Ce sont des erreurs des gouvernants passés. Parce que les populations ne s’installent pas sur les places publiques sans autorisation. Certainement, ces populations ont eu l’accord de la mairie. Et parfois, lorsque ce sont des installations commerciales, la mairie perçoit des taxes là-dessus. 
 Mais doit-on continuer à laisser faire, de façon permissive?
 Non. Mais il doit y avoir une période de transition. On ne doit pas aller avec brutalité. Parce que l’Etat local n’est pas différent de l’Etat central.
Monsieur le ministre, votre mot de la fin!
Je vous remercie. Je souhaite que le gouvernement Talon tienne compte des critiques des uns et des autres pour améliorer le côté social pour le bonheur des populations. C’est mon souhait. Et nous sommes en démocratie. Il est élu pour 5 ans. Qu’on le veuille ou non, il va rester là jusqu’au 05 avril 2021. Conséquence, en ce qui me concerne, je n’ai aucun intérêt à ce qu’il échoue. Parce que s’il échoue, c’est mon pays qui aurait reculé de 5 ans. Et il y a un moment pour parler du bilan. Quand le moment viendra, on pourra apprécier sa gestion. 
 Interview réalisée par Bruno O. OTEGBEYE et Ariel GBAGUDI

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