«Les commerçants se sont servis avec l’appétit que tout le monde leur connaît» – Actualité

– La loi de finances 2017 a donné lieu, avant même qu’elle n’entre en vigueur, à des hausses des prix pour le moins anarchiques en l’absence de mécanismes de contrôle et de régulation. Comment interprétez-vous ces micmacs tant institutionnels que comportementaux ?

La loi de finances 2017 a bénéficié d’autant de publicité négative de la part de détracteurs politiques sans prise directe sur ses chiffres et incidences, que d’une mauvaise prise en charge en termes de communication de la part de ses promoteurs, qui au lieu d’en expliquer les incidences effectives sur le pouvoir d’achat des consommateurs et les capacités de financement des entreprises, se sont lancés dans une entreprise de promotion tout aussi politique du texte, comme une sorte de mise en pratique du nouveau modèle économique que personne n’a perçu dans sa lecture superficielle ou approfondie.

De ce fait, la majorité des citoyens, qui étaient sûrs que la crise apporterait son lot de restrictions et que la LF-2017 est une loi de crise, a anticipé de facto ses effets en termes d’augmentation des prix, bien avant sa promulgation, comme étant inéluctables. Les commerçants, grossistes ou détaillants, ne pouvaient rater cette aubaine, où le consommateur était préalablement préparé à des augmentations aussi bien par ses appréhensions injustifiées que par une propagande que l’Etat n’a pas su contrer intelligemment.

Ils se sont donc servis avec l’appétit que tout le monde leur connaît, à toutes les occasions des plus heureuses aux plus malheureuses, sous le regard d’une administration, qui est elle-même formatée pour aggraver en amont ce qu’elle ne sait pas cerner en aval, en croyant effectivement percevoir le fameux milliard de dollars de surplus de recettes de TVA, d’une sphère économique dont elle ne maîtrise dans les faits que le segment portuaire en partie et les quelques rares producteurs et prestataires déclarant au réel.

Pour le reste, il est tout à fait prévisible que dans un pays où le gros des redevables fiscaux cotise à l’IFU, à hauteur d’un million de redevables selon les propos du directeur général des impôts, pour un recouvrement global de 16 milliards de dinars, soit une moyenne de 16 000 DA par contribuable, toute augmentation de taxes à la consommation ira directement dans la poche de ces redevables non suivis, avec les excès que tout le monde a constaté en plus.

– A la veille de cette année 2017, l’ONS a levé le voile sur une inflation de 6,2% en glissement annuel et un indice des prix à la consommation en hausse de 7,4%. Comment voyez-vous l’évolution des tendances en 2017 ?

L’inflation étant calculée par effet de comparaison des indices des prix à la consommation entre deux même mois de plusieurs années, et sur des paniers de produits choisis théoriquement en fonction de leur incidence directe sur les dépenses globales des ménages, le taux d’inflation fait toujours ressortir la réalité de l’évolution des prix dans un pays donné, entre deux mois de la même année où il est minime, ou deux mêmes mois de deux années successives où il est effectif.

Mais dans le cas algérien, où le gros des produits consommés est soit importé, soit tributaire des importations pour ses intrants, trouver un taux d’inflation inférieur de loin à la dévaluation de la monnaie locale est une prouesse, qui montre que certains produits phares dans l’établissement des indices des prix à la consommation sont soit des produits soutenus, soit des produits à faible fluctuation, du fait qu’ils ont déjà atteint leurs limites d’ascension comme les loyers ou les achats immobiliers.

Pour tous les autres produits, tout maintien du taux d’inflation en l’état, pendant presque trois ans de crise financière et de dévaluation, ne peut provenir que d’une baisse des cours internationaux de ces produits, ou par une hausse des transactions non taxées, ou par un ralentissement de l’émission monétaire qui peut servir de repère aussi pour la détermination du taux d’inflation général selon une autre méthode.

Pour l’exercice 2017, il faut s’attendre à ce que cette fièvre de renchérissement des produits, induite par l’effet levier amplifié des nouvelles taxes, connaisse sa fin aussi vite qu’elle n’est apparue, et que faute de capacité de paiement et par effet de rétraction des dépenses des ménages, le gros des produits ayant subi une hausse sera ramené à sa juste valeur dans peu de temps.

Le taux d’inflation va donc se stabiliser ou même baisser, faute de circulation monétaire capable de suivre les hausses intempestives, sauf dans le cas d’une autre dévaluation du dinar induite par une autre ponction sur les réserves de change. La Banque centrale, semblant avoir choisi la politique d’assèchement des passifs monétaires en lieu et place de celle de la révision des taux de change à la baisse, est en train en quelque sorte de subventionner le dinar en circulation en asséchant les dinars scripturaux en partie, en vue de maintenir une parité du dinar, de nature à juguler l’inflation, mais ceci ne sera valable qu’un exercice ou deux.

Sinon, dans le cas d’une descente des réserves de change à 60 milliards de dollars en 2018, faute d’une autre politique économique effective, nos réserves ne pourront pas soutenir notre masse monétaire à son niveau de change actuel. Et là, toute la politique de 2017 en vue de juguler l’inflation verra son effet inverse amplifié en 2018, avec une inflation à deux chiffres et pas avec un 1 au début.

– Quel serait, selon vous, le seuil d’inflation soutenable pour les ménages et les entreprises et quels sont les outils dont disposent les pouvoirs publics pour y faire face ?

Avant de se référer à un taux général d’inflation qui n’est qu’indicatif des capacités d’achat de la monnaie nationale, il faudrait peut-être détailler notre modèle de dépenses, aussi bien privées que publiques, qui elles n’obéissent à aucune logique rationnelle, dans l’appréhension des coûts et des besoins.

A titre d’exemple, on peut en même temps estimer le renchérissement d’un produit nécessaire de quelques dinars comme étant une atteinte au pouvoir d’achat, alors que son budget a un impact limité sur nos dépenses et moyens, et en même temps digérer sans trop de contestation un doublement pur et simple du prix d’un produit pas très nécessaire, mais quand même consommé, sur les excédents dégagés sur le produit nécessaire.

Pour un autre exemple, nous avons une fourchette de prix immobiliers plus chers qu’en Espagne à la valeur actuelle du dinar, que ce soit en loyer ou en acquisition, alors que le parc social ou dénommé tel de logements, fournit l’essentiel des biens loués ou cédés, tant qu’il y a de l’argent en surplus dans les mauvaises poches.

Pour les entreprises de production, cela s’entend, un renchérissement des produits, avec un gel des salaires est théoriquement bénéfique pour leurs balances de résultats, mais dans les faits, ce tarissement des ressources chez les ménages ne profite pas à ces entreprises qui font face à une concurrence aussi commerciale en rapport qualité/prix que déloyale vis-à-vis des organismes publics, tels le fisc ou les caisses sociales, de la part d’entités qui elles ne sont que peu grevées et peuvent avoir un flux autrement plus important à capitaux égaux que les producteurs sur le même exercice.

Les pouvoirs publics ne semblent pas avoir réussi à faire un choix définitif entre plusieurs politiques, les unes douloureuses et les autres suicidaires, et semblent avoir opté pour une mixture des deux sans maîtriser les dosages ni le timing. Faute de prospective, elles veulent dans l’urgence tout régler sans rien toucher, et là il faut de sacrés charlatans pour pouvoir faire avaler une telle équation.

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